|
Le vendeur doit-il dire les défauts de sa marchandise ?
Cicéron, de officiis
Trad., Charles Appuhn, Cicéron, Des devoirs. Paris, Garnier, 1933, Livre III (Extraits)
XI
- C'est surtout dans les affaires de l'État qu'une apparence d'utilité fait commettre des actions mauvaises. Telle fut pour nous la ruine de Corinthe. Les Athéniens agirent plus cruellement encore quand ils décidèrent de couper le pouce aux habitants d'Égine trop bons marins. Cela parut utile : en raison de sa proximité, Égine était une menace pour le Pirée. Mais la cruauté jamais n'est utile, rien n'étant plus contraire à ce que la nature, que nous devons suivre, attend de l'homme. C'est encore très mal de chasser de la ville et de proscrire les étrangers, comme l'a fait Pennus au temps de nos pères et plus récemment Papius. Il est juste de ne pas souffrir qu'un non-citoyen s'arroge les droits d'un citoyen et c'est ce qu'ordonne la loi que firent voter deux très sages consuls, Crassus et Scévola, mais il est inhumain d'interdire aux étrangers le séjour d'une ville. Ce qui est beau, c'est de juger méprisable un prétendu intérêt public au prix d'une noble attitude.
Notre république a souvent donné pareil exemple et plus que jamais dans la deuxième guerre punique, lorsque, après le désastre de Cannes, elle montra plus de fierté d'âme qu'à aucun moment dans les années heureuses : on ne donna nulle marque de crainte, on ne parla pas de faire la paix. Tel est le pouvoir de la noblesse vraie : elle rejette dans l'ombre l'intérêt illusoire. Les Athéniens, alors qu'il leur était impossible d'empêcher la submersion de leur pays par les Perses, décidèrent d'abandonner leur ville, de laisser à Trézène leurs femmes et leurs enfants, de monter ensuite sur leurs navires et de défendre avec leur flotte la liberté de la Grèce. Un certain Cyrsilos conseillait de rester dans Athènes et d'y accueillir Xerxès; on le lapida. Le parti qu'il voulait qu'on prît pouvait paraître avantageux, mais il ne saurait y avoir avantage où il y a déshonneur. Thémistocle, après qu'on eut dans cette guerre acquis la victoire sur les Perses, déclara dans l'assemblée qu'il avait conçu un projet pouvant assurer la grandeur d'Athènes mais dont la divulgation présentait des dangers; il demanda en conséquence que le peuple désignât un citoyen auquel il en donnerait communication. On désigna pour l'entendre Aristide, et Thémistocle lui dit qu'il était possible de mettre secrètement le feu à la flotte lacédémonienne rassemblée à Gythée, après quoi la puissance des Lacédémoniens se trouverait nécessairement anéantie. Quand il eut pris connaissance de ce projet, Aristide revint dans l'assemblée impatiente et dit que le dessein formé par Thémistocle était en effet très avantageux mais aussi très déloyal. Les Athéniens jugèrent qu'un acte déloyal ne pouvait même pas être utile et, s'en remettant au jugement d'Aristide, rejetèrent un projet qu'ils ne connaissaient même pas. Ils ont mieux agi que nous qui ne réprimons pas la piraterie et imposons des tributs à des alliés.
XII
- Tenons donc pour établi que jamais n'est utile ce qui est contraire à la droiture, même quand nous croyons y trouver notre avantage. C'est déjà un malheur de croire à l'utilité d'une vilaine action. Il y a toutefois des cas fréquents où il semble qu'il y ait opposition entre la droiture et l'utilité et où il faut examiner en conséquence si cette opposition est réelle ou si la conciliation est possible. De cette nature sont des problèmes tels que celui-ci : supposons un honnête négociant venu d'Alexandrie à Rhodes avec une importante cargaison de blé dans un moment où, à Rhodes, on souffre d'un manque complet de vivres et d'une véritable famine; il sait d'autre part que plusieurs négociants sont partis d'Alexandrie, il a vu dans sa traversée des navires chargés de blé à destination de Rhodes; doit-il le dire aux Rhodiens ou garder le silence pour vendre sa cargaison plus cher ? Nous supposons qu'il est un sage, un homme de bien : s'il juge qu'il est malhonnête de cacher aux Rhodiens ce qu'il sait, il ne le leur cachera pas, mais il se demande si vraiment c'est malhonnête et nous nous demandons, nous, ce qu'il faut penser de cette consultation qu'il a avec lui-même.
Dans des cas semblables, Diogène de Babylone, un grand Stoïcien et qui a une juste autorité, et son disciple Antipater, d'esprit très pénétrant, ne jugent pas de même. Antipater veut qu'on dise tout, que l'acheteur n'ignore rien de ce que sait le vendeur. Diogène soutient qu'il faut faire connaître les défauts de la marchandise, tout autant que l'ordonne le droit civil et, pour le reste, s'abstenir de tout artifice et qu'ensuite, puisque l'on vend, on veut vendre le mieux possible : «J'ai apporté ma marchandise, je l'ai offerte, je ne la vends pas plus cher que les autres, peut-être même moins cher quand la marchandise abonde. À qui fais-je tort ?» Antipater de son côté raisonne ainsi : « Que dis-tu ? toi qui dois travailler au bien des hommes, servir la société humaine, toi à qui la nature, en ce qu'elle a de plus essentiel, commande de tenir ton intérêt pour identique à l'intérêt commun et inversement l'intérêt commun pour identique au tien, tu cacherais aux hommes la venue prochaine en abondance des aliments nécessaires à leur vie ? » Diogène répondra peut-être : « Autre chose est de cacher, autre chose de taire; je ne cache rien en ne te disant pas maintenant quelle est la nature des dieux, en quoi le souverain bien consiste, et pareille connaissance te serait plus utile que celle d'une chose misérable comme le prix du blé. Mais je ne suis pas tenu de te dire tout ce qu'il peut t'être utile de savoir. » - «Oui, tu le dois, dira Antipater, si tu te rappelles qu'il existe entre les hommes un lien de société voulu par la nature. » - « Je me le rappelle, répliquera Diogène, mais cette société est-elle donc telle qu'elle supprime toute propriété personnelle ? S'il en est ainsi, il n'y a plus à parler de vente, il faut donner.»
XIII
- Comme tu le vois, dans toute cette discussion on ne dit pas : « Je ferai telle chose bien qu'elle soit malhonnête parce que j'y ai avantage »; on dit l'affaire est avantageuse sans être malhonnête. Et l'adversaire répond : il ne faut pas la faire parce qu'elle est malhonnête. Soit maintenant un honnête homme qui veut vendre sa maison à cause de certains défauts qu'il sait qu'elle a et qu'ignorent les autres : elle est malsaine et on la croit salubre, on ignore que dans toutes les chambres apparaissent des serpents, que la charpente est mauvaise et menace ruine. Tout cela, nul ne le sait que le propriétaire. Je demande si le vendeur qui n'en dirait rien aux acheteurs et vendrait, en conséquence, sa maison à un prix beaucoup plus élevé qu'il ne pensait, agirait de façon malhonnête et injuste.
«Certes, répond Antipater. Quelle différence y a-t-il entre le refus de montrer son chemin à un voyageur égaré, manque d'humanité voué par les Athéniens à l'exécration publique, et un silence ayant pour effet qu'un acheteur abusé se précipite tête baissée dans un piège ? C'est pis encore que de ne pas indiquer le bon chemin, puisqu'on induit à dessein un autre homme en erreur.» Diogène de répliquer : «On ne t'a pas obligé d'acheter, on ne t'y a même pas exhorté. Le vendeur a voulu se débarrasser d'une maison qui lui déplaisait, toi, tu as acheté une maison qui te plaisait. Si des gens qui affichent: maison de campagne agréable et bien construite, ne sont pas considérés comme des trompeurs, même si cette maison n'est ni agréable ni construite suivant les règles, a fortiori en sera-t-il de même pour qui n'a même pas vanté sa maison. Quand l'acheteur a pu juger par lui-même, comment peut-on parler de fraude ? Si le vendeur ne répond pas de toutes les qualités qu'il a déclaré qu'avait la chose vendue, pourquoi veux-tu qu'il réponde d'une qualité qu'il ne lui a pas attribuée ? Quoi de plus insensé, de la part d'un vendeur, que d'étaler les défauts de ce qu'il veut vendre ? Ne serait-il pas absurde qu'un crieur public annonçât par ordre du propriétaire maison insalubre à vendre ?» Il arrive donc dans certains cas douteux que, d'un côté, on défende la bonne foi, que, de l'autre, on plaide la cause de l'utile en soutenant que, non seulement le parti avantageux peut être suivi honorablement, mais qu'il y a même un sérieux inconvénient moral à ne pas le suivre. Telle est l'opposition qui paraît souvent exister entre une manière profitable d'agir et une manière loyale. Il faut porter un jugement sur ces différents cas : nous n'y avons pas fait allusion pour poser seulement la question, mais pour la résoudre. Il me semble donc que ni ce négociant en blé ne devait cacher quoi que ce fût aux Rhodiens, ni le propriétaire qui voulait vendre sa maison, aux acheteurs. Cacher quelque chose en pareil cas, ce n'est pas seulement ne pas dire, c'est vouloir, parce qu'on y a profit, que ceux qui ont intérêt à savoir, ignorent. Qui ne voit de quelle sorte est cette façon de dissimuler et de quelle nature d'homme elle est l'indice ? Certes, ce n'est pas d'un homme ouvert et franc, d'un cœur droit qui aime la justice et, pour tout dire, d'un homme de bien, c'est plutôt le fait d'un être ténébreux et rusé, d'un trompeur artificieux, d'un expert en malice, d'un vétéran de la fourberie. Peut-on considérer comme chose utile de se voir appliquer ces noms flétrissants ?
|
|