Droit et Culture Juridique

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Textes classiques
 

 

Cicéron, Des lois, Livre I - Extrait

[1,5] V. - ATTICUS : Puisque tu me demandes ce que j'attends, voici : après nous avoir donné un traité sur la meilleure forme de république, tu dois, ce me semble, pour être conséquent, écrire aussi sur les lois. C'est ainsi qu'a fait Platon, ce Platon que tu admires, que tu aimes et que tu mets au-dessus de tous.

- MARCUS : Veux-tu donc qu'à l'imitation de Platon en compagnie comme il dit, un jour d'été, de Clinias le Crétois et du Lacédémonien Mégillus, sous les cyprès de Gnosse et dans les allées forestières, s'arrêtant souvent, se reposant par moments et discourant sur les institutions publiques et sur les meilleures lois, nous aussi sous ces grands peupliers, au bord de la rivière, dans cette fraîche et épaisse verdure tantôt marchant, tantôt nous asseyant, nous traitions le même sujet avec un peu plus d'ampleur que ne le demande la pratique des tribunaux?

- ATTICUS : Je t'entendrai avec plaisir.

- MARCUS : Qu'en dit Quintus?

- QUINTUS : Je ne désire rien tant.

- MARCUS : Vous avez raison.
Sachez-le : en nulle matière on ne peut de plus belle façon étaler tous les dons que l'homme a reçus de la nature, montrer quelle foule d'excellentes choses renferme l'âme humaine, quels offices, quelles fonctions nous sommes de naissance tenus de remplir, les liens qui nous unissent aux autres hommes et la société naturelle qu'ils forment.
Une fois ces principes posés, on trouvera facilement la source des lois et du droit.

- ATTICUS : Ce n'est donc ni dans l'édit du préteur, comme la plupart le font aujourd'hui, ni dans les Douze Tables comme nos anciens, mais aux sources les plus profondes de la philosophie qu'il faut puiser la vraie science du droit.

- MARCUS : Oui, car tu ne me demandes pas, dans cet entretien, Pomponius, de quelles formules il faut avoir soin d'user quand on engage une instance, ou comment il faut interpréter la loi dans un cas embarrassant. C'est à la vérité une chose importante; jadis bien des personnages célèbres en ont fait leur occupation et aujourd'hui l'homme qui à lui seul les remplace jouit d'une autorité égale à son haut savoir.
Mais notre discussion doit comprendre tout le droit dans son universalité et les lois; ainsi ce que nous appelons le droit civil ne peut occuper qu'une place réduite et étroite dans le droit considéré selon sa nature. Car c'est la nature du droit que nous voulons exposer, et c'est à la nature de l'homme qu'il faut la demander. Nous avons à considérer les lois qui doivent régir les cités, puis à traiter des institutions et des règles qui constituent la législation propre à chaque peuple, ce qu'on appelle le droit civil; nous ne méconnaîtrons pas quand nous en serons là notre propre nation.

[1,6] VI. - QUINTUS : C'est bien là, mon frère, remonter à la source comme il convient et au chapitre initial du droit. Ceux qui font autrement, dans l'enseignement du droit civil, suivent une méthode bonne à former des chicaneurs plutôt que des hommes soucieux de la justice.

- MARCUS : Non Quintus; c'est l'ignorance, non la connaissance du droit, qui porte à la chicane. Mais nous en reparlerons plus tard. Pour le moment voyons les principes du droit.
De savants hommes ont jugé à propos de prendre pour point de départ la loi; ont-ils eu raison? Oui si, comme ils le posent en principe, la loi est la raison suprême, gravée en notre nature, qui prescrit ce que l'on doit faire et interdit ce qu'il faut éviter de faire. Cette même raison solidement établie dans l'âme humaine avec ses conséquences est la loi. Ainsi, à ce qu'ils pensent, la bonne direction de la conduite est une loi, dont la force propre est de prescrire des actions droites et d'interdire les écarts. De là aussi, suivant eux, que les Grecs la désignent par un mot signifiant à chacun le sien. Pour moi je dérive le nom de "lex" de "legendo". Pour eux, la loi c'est l'équité, pour nous c'est le choix; l'un et l'autre caractères appartiennent à la loi. Si cette définition est juste ainsi qu'elle me le paraît, c'est de la loi qu'il faut partir pour parler du droit.
La loi en effet est la force de la nature, elle est l'esprit, le principe directeur de l'homme qui vit droitement, la règle du juste et de l'injuste. Comme tous nos discours ont trait aux règles de vie populaire, il sera nécessaire parfois de parler le langage populaire et d'appeler loi, comme le fait le vulgaire, la règle écrite à laquelle des commandements ou des défenses donnent un caractère impératif. Mais, pour établir le droit, partons de cette loi suprême qui, antérieure à tous les temps a précédé toute loi écrite et la constitution de toute cité. -

- QUINTUS : Cette marche est plus indiquée et plus conforme au caractère essentiel de notre entretien.

- MARCUS : Veux-tu donc que nous remontions à la source du droit? Quand nous l'aurons trouvée nous saurons sans aucun doute à quel principe rattacher nos recherches.

- QUINTUS : Pour ma part je pense qu'il faut procéder ainsi.

- ATTICUS : Tu peux me considérer comme partageant cet avis.

- MARCUS : Puis donc que nous voulons rester attachés à cette forme de république dont Scipion en six livres nous a montré la supériorité; puisqu'à ce genre de cité nous devons approprier nos lois et jeter à cet effet comme des semences de mœurs, car il ne faut pas s'en remettre seulement à des lois écrites, je chercherai l'origine du droit dans la nature, qui sera notre guide dans toute cette discussion.

- ATTICUS : Très bien; sous sa conduite, il n'est pas d'erreur possible.

 

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