Droit et Culture Juridique

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Textes classiques
 

 

Extrait des oeuvres complètes de Victor Hugo (ACTES ET PAROLES II - PENDANT L'EXIL 1852-1870)

Le droit incarné, c'est le citoyen; le droit couronné, c'est le législateur. Les républiques anciennes se représentaient le droit assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vêtu de cette pourpre, l'autorité. Cette figure était vraie, et l'idéal n'est pas autre aujourd'hui. Toute société régulière doit avoir à son sommet le droit sacré et armé, sacré par la justice, armé de la liberté. Dans ce qui vient d'être dit, le mot force n'a pas été prononcé. La force existe pourtant; mais elle n'existe pas hors du droit; elle existe dans le droit. Qui dit droit dit force. Qu'y a-t-il donc hors du droit? La violence. Il n'y a qu'une nécessité, la vérité; c'est pourquoi il n'y a qu'une force, le droit. Le succès en dehors de la vérité et du droit est une apparence. La courte vue des tyrans s'y trompe; un guet-apens réussi leur fait l'effet d'une victoire, mais cette victoire est pleine de cendre; le criminel croit que son crime est son complice; erreur; son crime est son punisseur; toujours l'assassin se coupe à son couteau; toujours la trahison trahit le traître; les délinquants, sans qu'ils s'en doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible; jamais une mauvaise action ne vous lâche; et fatalement, par un itinéraire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la gloire et aux abîmes de boue pour la honte, sans rémission pour les coupables, les Dix-huit Brumaire conduisent les grands à Waterloo et les Deux-Décembre traînent les petits à Sedan. Quand ils dépouillent et découronnent le droit, les hommes de violence et les traîtres d'état ne savent ce qu'ils font.

Extrait des oeuvres complètes de Victor Hugo (ACTES ET PAROLES II - Lettre du 17 novembre 1862 adressée à la constituante genevoise - A propos de la peine de mort)

Hélas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera-t-il de rouler et de retomber sur la société humaine, ce bloc de haine, de tyrannie, d'obscurité, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme pénalité? quand donc au mot peine substituera-t-on le mot enseignement? quand donc comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant? Talion, oeil pour oeil, dent pour dent, mal pour mal, voilà à peu près tout notre code. Quand donc la vengeance renoncera-t-elle à ce vieil effort qu'elle fait de nous donner le change en s'appelant vindicte? Croit-elle nous tromper? Pas plus que la félonie quand elle s'appelle raison d'état. Pas plus que le fratricide quand il met des épaulettes et qu'il s'appelle la guerre. De Maistre a beau farder Dracon; la rhétorique sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas à déguiser la difformité du fait qu'elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles; l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots qui sont des masques; mais à travers leurs trous on aperçoit la sombre lueur du mal. Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux qui lisent la bible comprendront-ils la vie sauve de Caïn? quand donc ceux qui lisent l'évangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand donc prêtera-t-on l'oreille à la grande voix vivante qui, du fond de l'inconnu, crie à travers nos ténèbres: Ne tue point! quand donc ceux qui sont en bas, juge, prêtre, peuple, roi, s'apercevront-ils qu'il y a quelqu'un au-dessus d'eux? Républiques à esclaves, monarchies à soldats, sociétés à bourreaux; partout la force, nulle part le droit. O les tristes maîtres du monde! chenilles d'infirmités, boas d'orgueil.

Extrait des oeuvres complètes de Victor Hugo (ACTES ET PAROLES II - Lettre du 17 novembre 1862 adressée à la constituante genevoise - A propos des mauvaises actions de la loi)

Non, ne nous lassons point. Faisons une émeute de philosophes pour l'adoucissement des codes. Diminuons la pénalité, augmentons l'instruction. Par les pas déjà faits, jugeons des pas à faire! Quel bienfait que les circonstances atténuantes! elles eussent empêché ce que je vais vous raconter. A Paris, en 1818 ou 19, un jour d'été, vers midi, je passais sur la place du Palais de justice. Il y avait là une foule autour d'un poteau. Je m'approchai. A ce poteau était liée, carcan au cou, écriteau sur la tête, une créature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un réchaud plein de charbons ardents était à ses pieds devant elle, un fer à manche de bois, plongé dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme était coupable de ce que la jurisprudence appelle _vol domestique_ et la métaphore banale, _danse de l'anse du panier_. Tout à coup, comme midi sonnait, en arrière de la femme et sans être vu d'elle, un homme monta sur l'échafaud; j'avais remarqué que la camisole de bure de cette femme avait par derrière une fente rattachée par des cordons; l'homme dénoua rapidement les cordons, écarta la camisole, découvrit jusqu'à la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le réchaud, et l'appliqua, en appuyant profondément, sur l'épaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumée blanche. J'ai encore dans l'oreille, après plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'âme l'épouvantable cri de la suppliciée. Pour moi, c'était une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de là déterminé--j'avais seize ans--à combattre à jamais les mauvaises actions de la loi.

 

 

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