Ces textes m'ont amusé, interpelé, ému. Mes voeux pour qu'il en soit de même pour l'internaute qui s'égare sur ces pages ...
ANTIPHON
DISCOURS
ACCUSATION D'EMPOISONNEMENT CONTRE UNE BELLE-MÈRE Traduction Louis Gernet, 1923

SUJET DU DISCOURS
Un certain Philonéôs, ami du père de l'orateur, avait une concubine. Il en avait conçu mauvaise opinion et avait parlé de la mettre dans une maison publique. Or le père de l'orateur, ayant perdu sa femme, avait donné une marâtre à son fils. Celle-ci s'entendit avec la concubine : elles étaient voisines, et la marâtre n'était pas non plus très aimée de son mari ; d'un commun accord, on décida de se débarrasser des hommes par le poison. Le coup fut préparé à l'occasion d'une fête : au moment où les deux amis faisaient ensemble une libation, le poison fut versé dans leur coupe. Philonéôs, qui en avait absorbé davantage, périt sur-le-champ ; le père de l'orateur, qui en avait moins pris, fut attaqué d'une maladie dont il mourut. Son fils accuse sa belle-mère pour empoisonnement. Tel étant l'état de cause, l'argumentation porte sur une question de fait ; comme indice, il y a le refus de livrer les esclaves à la question.
1 Je suis jeune, juges, je n'ai pas l'expérience des procès, et cette affaire me met dans un embarras bien pénible, soit que, malgré les dernières volontés de mon père, je ne poursuive pas ses meurtriers, soit que cette poursuite m'oblige à tenir pour adversaires ceux qui devraient le moins l'être : des frères nés du même père que moi et la mère de ces frères.
2 C'est la fortune, ce sont eux aussi, qui ont fait que ce procès a lieu entre nous : ils auraient dû être les vengeurs du mort et les alliés de l'accusateur, et c'est tout le contraire qui s'est produit ; ils se sont faits mes adversaires et les meurtriers de mon père, comme le porte mon acte d'accusation .
3 Mais voici ma prière, juges : si je prouve que leur mère a commis un meurtre avec intention et préméditation sur la personne de mon père, qu'elle a été prise non pas une fois, mais souvent, en flagrant délit de tentative d'assassinat contre lui, soyez d'abord les champions de vos lois : vous les avez reçues des Dieux et des ancêtres à la tradition desquels vous vous conformez toujours quand vous condamnez ; soyez aussi les défenseurs du mort et en même temps de l'orphelin que je suis devenu.
4 C'est vous, en effet, qui êtes mes parents : puisque ceux qui auraient dû être les vengeurs du mort et mes alliés se sont faits ses meurtriers et mes adversaires, auprès de qui chercher une assistance, où trouver un asile, sinon auprès de vous et de la justice ? 5 Une chose m'étonne chez mon frère : dans quelle intention s'est-il constitué mon adversaire ? Serait-ce qu'à ses yeux, la piété consiste à ne pas abandonner sa mère ? Il me semble, à moi, que c'est une bien plus grande impiété de délaisser la vengeance du mort, surtout quand il a été la victime involontaire d'un guet-apens, et qu'elle a été sa meurtrière avec intention et préméditation .
6 Et il ne pourra pas dire qu'il a la certitude de l'innocence de sa mère ; car il y avait un moyen pour lui d'avoir une certitude, c'était la question : il l'a refusé ; en revanche, lorsque l'enquête ne pouvait rien donner, alors, oui, il a montré du zèle ; mais ce zèle, il aurait fallu le mettre à satisfaire à ma sommation, pour que la vérité des faits fût établie.
7 Si les esclaves n'avouaient pas, il pouvait en connaissance de cause faire une défense énergique ; et sa mère eût été déchargée. Mais dès lors qu'il se refusait à faire la preuve, comment peut-il connaître ce qu'il a refusé d'apprendre ? [comment est-il vraisemblable qu'il sache, juges, ce dont il n'a pu acquérir une connaissance exacte ?]
8 Je suis curieux de voir ce qu'il dira pour sa défense. Ah, il savait bien que la question donnée aux esclaves, c'était la perte assurée de sa mère ; se refuser à la question, c'était, pensait-il, le salut pour elle : ils s'imaginaient qu'ainsi la vérité serait étouffée. Comment donc n'aurait-il pas été parjure en prêtant le serment contradictoire, lui qui prétend savoir ce qu'il a refusé d'apprendre quand je proposais de recourir sur le fond de l'affaire au plus juste des moyens, à la torture ?
9 Car d'abord, j'ai voulu mettre à la question leurs esclaves, qui savaient qu'antérieurement déjà, cette femme, leur mère, avait attenté par le poison à la vie de notre père ; que celui-ci l'avait prise sur le fait et qu'elle n'avait pas nié, prétendant seulement qu'elle administrait le poison non pour le faire périr, mais comme philtre.
10 C'est pourquoi je proposai même que la question fût donnée de la manière suivante : ayant consigné par écrit mes accusations, je leur demandais de procéder eux-mêmes à la torture en ma présence, pour que les esclaves ne fussent pas forcés de dire ce que je leur demanderais en personne ; il me suffisait qu'on se conformât au questionnaire écrit. Il y a là en ma faveur une légitime présomption que je poursuis à bon droit et justement le meurtrier de mon père : si les esclaves niaient, ou si leurs déclarations ne s'accordaient pas, la torture devait les contraindre à dénoncer ce qui s'était passé ; car, de ceux-là mêmes qui sont décidés à mentir, elle sait bien tirer des dénonciations véridiques .
11 Or supposons que ce soit eux qui fussent venus me trouver dès qu'ils furent informés que je poursuivais le meurtrier de mon père, qu'ils eussent offert de me livrer les esclaves qui étaient en leur puissance, et que ce soit moi qui les eusse refusés : je sais bien qu'ils invoqueraient cela comme la plus forte présomption d'innocence ; eh bien, c'est moi qui ai d'abord offert de procéder moi-même à la question, qui ensuite leur ai demandé d'y procéder à ma place : à coup sûr, la même présomption doit être en ma faveur et à leur charge.
12 [Oui, s'ils avaient offert de me livrer les esclaves pour la question et que j'eusse refusé, la présomption serait en leur faveur : que la même présomption vaille donc pour moi puisque j'ai voulu accepter une preuve qu'ils n'ont pas voulu fournir] . Pour moi, ce qui me paraît étrange, c'est qu'ils cherchent à vous fléchir pour obtenir un acquittement, alors qu'ils n'ont pas consenti à se faire leurs propres juges en livrant leurs esclaves pour la question.
13 Il n'y a pas de doute qu'ils ont fui la lumière d'une enquête : ils savaient bien que le crime apparaîtrait comme leur oeuvre ; aussi ont-ils voulu qu'il fût étouffé, qu'il ne fût pas l'objet d'une épreuve décisive. Mais vous, juges, vous ne le permettrez pas, j'en suis sûr : vous ferez la lumière. En voilà assez sur ce sujet. Quant aux faits, je vais essayer de vous les exposer dans leur vérité : que la justice me dirige !
14 Il y avait dans notre maison un étage, qu'occupait Philonéôs lorsqu'il résidait dans la ville : c'était un homme de bien, ami de notre père. Il avait une concubine, qu'il se disposait à placer dans une maison publique. La mère de mon frère devint l'amie de cette femme.
15 Apprenant que Philonéôs allait lui faire tort, elle la fait appeler ; et quand elle fut venue, elle lui dit qu'elle aussi avait à se plaindre de notre père : si l'autre voulait bien suivre ses avis, elle se faisait fort de lui ramener Philonéôs et de reconquérir elle-même mon père ; c'était une trouvaille à elle : à l'autre d'exécuter.
16 Elle lui demanda donc si elle était prête à la servir : l'autre, j'imagine, promit avec empressement. Sur ces entrefaites, Philonéôs eut un sacrifice à faire au Pirée en l'honneur de Zeus Ctésios , au moment où mon père allait s'embarquer pour Naxos. L'occasion parut excellente à Philonéôs : du même coup, il ferait route avec mon père jusqu'au Pirée et, après avoir sacrifié, il offrirait un repas à son ami.
17 Justement, la concubine de Philonéôs l'accompagnait en vue du sacrifice, auquel il procéda comme de juste quand ils furent arrivés au Pirée. Le sacrifice achevé, cette créature se demanda comment s'y prendre : donnerait-elle le poison avant ou après le repas ? Le résultat de ces réflexions fut qu'il valait mieux le donner après : en quoi, aussi bien, elle se conformait aux instructions de cette Clytemnestre [, la mère de mon adversaire].
18 Quant à ce qui se passa au repas, le récit en serait trop long pour moi et pour vous : pour ce qui suivit, du moins, je vais tâcher de vous raconter le plus brièvement possible comment le poison fut administré. Quand le repas fut terminé, comme il était naturel — l'un sacrifiait à Zeus Ctésios et recevait son ami, l'autre allait s'embarquer et soupait chez un compagnon à lui — ils firent plusieurs libations à leur santé et répandirent quelques grains d'encens.
19 La concubine de Philonéôs qui leur versait le vin des libations, pendant qu'ils prononçaient des prières qui ne devaient pas se réaliser, hélas, y mêlait le poison. Croyant faire merveille, elle en donne une plus grande quantité à Philonéôs — elle s'imaginait sans doute que, plus elle lui en donnerait, plus elle serait aimée de lui : elle ne se savait pas encore la dupe de ma belle-mère, la catastrophe seulement le lui apprit ; — à notre père, elle en versa moins.
20 Eux répandent quelques gouttes de vin, et prenant en mains la coupe meurtrière, ils boivent pour la dernière fois. Philonéôs expire sur-le-champ ; mon père est attaqué d'une maladie dont, vingt jours plus tard, il mourait. Celle qui servit d'auxiliaire et d'exécutrice a maintenant le salaire qu'elle méritait, bien qu'elle n'eût pas eu l'initiative — après avoir été mise à la roue, elle fut livrée au bourreau ; celle à qui remontent l'initiative et la préméditation l'aura à son tour, si vous et les Dieux le voulez.
21 Voyez maintenant combien ma prière est plus juste que celle de mon frère : ce que je vous demande, c'est de vous faire les vengeurs du mort, victime d'un irréparable forfait ; lui n'intercédera en rien pour le mort, qui mérite tant d'obtenir de vous pitié, secours et vengeance, qui a perdu la vie avant l'âge d'une manière impie et ignominieuse, victime des meurtriers les plus inexcusables ;
22 en revanche, il priera pour la coupable : prière impie et sacrilège, que ne peuvent exaucer, que ne peuvent entendre ni les Dieux ni vous ; il voudra vous persuader d'innocenter un crime qu'elle-même n'a pu se persuader de ne pas commettre. Mais vous n'êtes pas les défenseurs des meurtriers : vous l'êtes de ceux qui ont été victimes d'un meurtre prémédité , surtout quand les coupables sont les derniers qui eussent dû l'être. A cette heure, il dépend de vous qu'une juste sentence soit rendue : rendez-la.
23 Aussi bien vous priera-t-il en faveur de sa mère vivante — elle qui a fait périr mon père traîtreusement et d'une manière impie — pour qu'elle échappe, s'il vous persuade, au châtiment de son crime ; moi, au nom de mon père mort, je vous demande que, de toute façon, elle subisse ce châtiment : or, quant à vous, c'est pour que les coupables subissent leur châtiment que vous avez reçu la fonction et le titre de juges. —
24 Ce n'est pas tout : si je me porte accusateur, c'est pour qu'elle expie son crime — c'est pour venger vos lois en même temps que mon père : autre raison pour mériter votre assistance à tous, si je dis vrai ; lui au contraire, c'est pour éviter le châtiment à celle qui a violé les lois, qu'il s'est fait son défenseur. —
25 En somme, lequel des deux est le plus juste, que l'auteur d'un meurtre prémédité soit puni, ou qu'il ne le soit pas ? Qui mérite davantage la pitié, la victime ou la meurtrière ? La victime, j'imagine. Et ceci sera plus conforme à la justice et à la piété, devant les Dieux comme devant les hommes. Je demande donc aujourd'hui que, comme elle a fait périr mon père — sans pitié, sans miséricorde — ainsi elle périsse à son tour, frappée par vous et par la justice.
26 Elle a tué avec intention et préméditation ; il est mort, victime d'une mort violente — oui, juges, d'une mort violente, puisqu'il se disposait à s'embarquer et soupait chez un ami à lui ; et elle, qui avait envoyé le poison et à l'instigation de qui il lui a été donné à boire — c'est elle la meurtrière de mon père. Quelle pitié, quel pardon mérite-t-elle donc d'obtenir de vous ou de personne, elle qui n'a pas voulu avoir pitié de son mari, mais qui l'a fait périr d'une manière impie et ignominieuse ?
27 Cette pitié doit aller aux souffrances involontairement subies, et non pas aux crimes volontaires et aux forfaits prémédités. De même qu'elle a tué sans respect et sans crainte ni des Dieux, ni des héros, ni des hommes, il faut que, frappée par vous et par la justice, elle n'obtienne de vous ni pardon ni miséricorde ni quelque respect que ce soit : ainsi subira-t-elle le plus juste des châtiments.
28 Je m'étonne de l'audace de mon frère : dans quel état d'esprit a-t-il pu prêter le serment contradictoire en faveur de sa mère et jurer qu'il la savait innocente ? Comment pourrait-on savoir, là où l'on n'a pas été présent ? Or, ce n'est pas, j'imagine, devant témoins que les assassins préparent et machinent leurs coups : c'est le plus secrètement possible et de manière que personne au monde ne soit au courant ;
29 mais ceux qu'ils visent n'en savent rien avant que le crime se consomme et qu'ils se voient perdus. Alors, s'ils en ont encore le temps et la force avant de mourir, ils font venir leurs amis et leurs proches, les prennent à témoins, leur dénoncent leurs meurtriers et leur recommandent solennellement de venger leur injure —
30 telle est la mission que m'a confiée mon père, alors que j'étais enfant et qu'il était atteint de la maladie funeste qui l'a emporté ; — à défaut, ils laissent un écrit, prennent à témoin leurs esclaves et leur révèlent qui est leur meurtrier. Mais lui, c'est à moi, tout jeune encore, qu'il a fait cette révélation et donné ce mandat, juges, et non à ses esclaves.
31 J'ai exposé toute l'affaire ; j'ai rempli mon rôle de défenseur du mort et de la loi ; pour le reste, c'est à vous de consulter votre conscience et de juger selon la justice. Aussi bien, les Dieux infernaux, je pense, veillent sur les victimes.